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1 septembre 2007 6 01 /09 /septembre /2007 13:27
Fort La Latte, ou roche Guyon





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1 - Les constructeurs


La Roche-Goyon, premier nom du château, fut édifié dans sa première partie du XIVe siècle. Les seigneurs qui l'érigèrent étaient déjà bien puissants puisqu'il fallait l'être pour construire un château fort et pour entretenir quelques hommes d'armes.

Les Goyon-Matignon, seigneurs constructeurs avaient multiplié les
hauts faits d'armes et les brillantes alliances. Les Goyon sont très nombreux et les branches multiples, si nombreux qu'un proverbe dit : "Frappez du pied le sol breton, il en sortira un Goyon, un Kersauson ou un Courson". Si l'on s'en réfère aux chroniqueurs bretons, hors ce Goyon qui aurait aidé Alain Barbe Torte à chasser les Normands de Bretagne au cours du Xe siècle, un autre aurait figuré aux états assemblés par Eudon en 1057 et un troisième, répondant au nom de Eudes aurait accompagné le Duc Alain IV Fergent dans la première croisade (1096). Ces bannerets, "Gentilhomme qui avaient assez de vassaux pour lever la bannière" (Moreri) pour leur propre compte ou le service ducal et royal, étaient dans les allées du pouvoir, très proches des ducs de Bretagne.

En 1209, Etienne 1r Goyon épouse Lucie de Matignon. Désormais cette branche perdurera sous le nom de Goyon-Matignon. Ils ont laissé des traces, car voulant gagner leur ciel, ils multiplièrent les donations à l'Abbaye Saint-Aubin des Bois. Les successeurs les imitèrent tant à l'abbaye de Saint-Aubin qu'à l'Abbaye de Saint-Jacut, les relations qu'ils entretenaient avec les abbayes étaient parfois orageuses...

En 1341, le duc de Bretagne Jean III meurt. Celui-ci, bien que marié trois fois, n'a pas d'héritier direct. Éclate alors la guerre de Succession de Bretagne (1341-1365). Deux héritiers briguent le pouvoir :
Leur suzerain, le roi de France Philippe VI de Valois, montre sa préférence pour Charles de Blois. Les Goyon-Matignon, résidant dans le Penthièvre, prennent tout naturellement position pour Charles de Blois. La Bretagne s'embrase, une guerre civile éclate. Le parti de Montfort recherche et obtient l'appui d'Henri III, roi d'Angleterre. Pour simplifier, on pourrait dire que le nord de la Bretagne épouse la cause de Charles de Blois et le sud de la Bretagne celle de Jean de Montfort. Charles de Blois est prisonnier des anglais et Jeanne de Penthièvre convoque les états de Bretagne à Dinan en novembre 1352, Etienne III Goyon y participe.

C'est à ce grand seigneur que nous devons le début de la construction du château. La Bretagne, qui éprouvait le besoin se système défensif, se couvrit alors de châteaux forts. L'histoire n'a pas laissé de raisons quant au choix du lieu, l'aspect stratégique saute aux yeux. Où, mieux que sur cette pointe peut-on surveiller la côte ? Au nord, le large, à l'ouest le Cap Fréhel et l'Anse des Sévignés inhospitalière, à l'est la côte et notamment Saint-Malo et au sud la Baie de Fresnaye dans laquelle on peut mouiller et accoster. Comment pouvait-on mieux servir son duc ? En le suivant à la guerre, en repoussant l'ennemi qui selon la politique suivie pouvait être tantôt les Anglais, tantôt Français. La Bretagne voulant à tout prix rester indépendante, il suffisait que le roi de France ait trop de velléités à son endroit pour que le Duc s'approche du roi d'Anglais. Indépendance oblige!...


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2 - Le château au XIVe siècle


Quels vestiges nous restent de ces temps troublés ? Le premier pont-levis date de cette période. On franchit une porte ogivale et nous entrons dans un espace étroit qui, à l'origine, devait être couvert et constituait le châtelet d'entrée dont il ne subsiste que le centre.

La construction de la pièce maîtresse du château, l'invincible donjon, a sans doute été entreprise par Etienne III (vers 1310-1353) puisque les archères de la base sont antérieures à l'apparition du canon en Bretagne (1364). Par contre les ouvertures de l'étage ont été aménagées pour recevoir des petits canons qu'on appelait couleuvrines. Au sommet du donjon, sur le chemin de ronde, les mâchicoulis permettent d'expédier des pierres d'assez grande taille sur les assaillants, de décrocher des flèches. La Forme cylindrique de la tour est caractéristique de l'art militaire du XIVe siècle et sa base évasée donne à la fois une très grande assise à l'édifice et facilite le rebondissement des pierres jetées sur les ennemis.

Les meurtrières de la base du donjon sont situées sur un bandeau de pierres délimitant le premier niveau. Cette base est orientée : on peut y voir, aux points cardinaux, scellés dans la maçonnerie primitive, les symboles des évangélistes (à l'ouest l'ange de Saint-Mathieu, à l'est l'aigle de Saint-Jean, au sud le lion de Saint-Marc et au nord le bouf de Saint-Luc). l'ange et le bouf sont en parfait état mais il faut faire un effort pour déceler les autres symboles, l'érosion ayant fait son oeuvre. 

Jean de Montfort est reconnu duc de Bretagne en 1365 sous le nom de Jean IV. Bertrand II de Goyon (vers 1340-1380), petit fils d'Etienne III, entretint dès 1368 d'excellents rapports avec son duc. C'est à cette période que fut complété le château par une enceinte dont quatre tours subsistent. La base de chaque tour est évasée et contient une "oubliette" en forme d'entonnoir, ces oubliettes qui déchaînent l'imagination. Peut-être ont-elles servi de geôle à quelques récalcitrants d'alors, mais pour les dégager, il a fallu ôter tous les détritus que la soldatesque y avait accumulé au cours des siècles. Voulant confisquer la Bretagne à son profit (Jean IV étant en Angleterre depuis 1375) le roi de France Charles V rencontra l'opposition des hauts barons bretons, et une ligue se forma pour se porter au service du duc et lui demander de revenir. Jean IV débarqua sur la Rance, non loin de Saint-Malo le 3 août 1379, il ne s'attarda pas dans la région malouine où Du Guesclin guettait les
Anglais. Il est incontestable que le château existait alors, puisque Du Guesclin, connétable de Charles V, expédia une troupe pour en entreprendre le siège en 1379. Laissons parler le connétable à ce sujet : "Et la manière comme ils m'ont baillé cette forteresse, qui a esté assés dure", les assaillants ont certes pris la forteresse mais celle-ci s'est défendue vaillamment. Le château confisqué fut restitué deux ans plus tard à Etienne Goyon par le traité de Guérande (1381) qui mit fin au conflit entre la Bretagne et la France. Les Goyon-Matignon cessèrent de résider dans leur forteresse vers 1420 lorsque Jean 1er Goyon, fils de Bertrand III Goyon, épousa Marguerite de Mauny, héritière de Thorigny. Le commandement du château fut alors confié à un gouverneur souvent choisi parmi la branche cadette. Le château s'enrichit du logis du gouverneur qui existe toujours et où loge le propriétaire et sa famille. Ce logis est accolé à la muraille et a subi des remaniements. On pense aussi que les nombreuses petites maisons accolées aux courtines datent du XVe siècle.

Hormis la guerre, les occupations des Goyon devaient être celles de tout seigneur à l'époque : la chasse, les plaisirs de la table et les divertissements. Mais entre la construction et le départ des Goyon de leur Bretagne natale, il ne s'est écoulé que soixante-dix ans environ, soixante-dix années troublées par la guerre de Succession de Bretagne sur toile de fond de guerre de Cent Ans. On imagine sans peine que les seigneurs ont consacré beaucoup de temps à la diplomatie et à la défense de leur duc.

Quand on visite le donjon, il faut se pénétrer de l'idée que, seule la pièce du premier étage était habitable, une pièce unique pour vivre. La voûte sur croisée d'ogives du second étage, supporte les dalles de Saint-Cast qui constituent le toit chapeauté par un parapet crénelé. Cette pièce qui donne un accès direct sur le chemin de ronde était la salle des Gardes.



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3a - Le temps des gouverneurs



Fort-La-Latte--4--copie-1.jpgSi les seigneurs ne résidaient plus à La Roche-Goyon, ils en demeuraient les propriétaires. Par l'intermédiaire du gouverneur la vie militaire s'y perpétue et les hommes d'armes sont fournis parmi les petits seigneurs avoisinants. La garde est montée au château par des hommes des paroisses dépendant de la seigneurie, ils doivent même effectuer quelques réparations sur les murailles. La chapelle dédiée à Saint Michel, est desservie régulièrement. La vie suit son cours.

Au cours du XVe siècle, pendant que les Goyon, de leur fief normand, passent de l'Histoire de Bretagne à l'Histoire de France, leur demeure continue son oeuvre défensive. Peu de hauts faits militaires peuvent lui être imputés au cours de ce siècle. En 1490, l'amiral Anglais Willoughby tenta un débarquement sur la côte nord de la Bretagne, le château fut assiégé, ce siège bref ne lui causa pas trop de dommages.

Si la bataille de saint- Aubin du Cormier (1488) marque la fin de l'indépendance bretonne, officiellement, le sort de la Bretagne sera scellé à la France en 1532. Entre temps, Anne de Bretagne, aura épousé deux Rois de France, Charles VIII puis Louis XII. Le duché devient province.



3b - Au temps des guerres de religion



Fort-La-Latte--5-.jpgLe XVIe siècle fut un siècle de profondes mutations, troublé par les guerres de religion. Il est absolument indispensable de connaître le contexte pour comprendre ce qui s'est passé. Le Calvinisme s'est répandu dans toute la France, si la Bretagne ne peut être considérée comme terre huguenote, la réforme s'y répandit quand même dans le sillage de quelques grands seigneurs très influents. Cependant, comme dans le reste du territoire, la perspective d'un roi huguenot ne plaisait guère... Chacun sait que le ton monte avec le siècle et que les rois de France sont entourés de catholiques très zélés dont les Guise. En 1582, Philippe-Emmanuel de Lorraine, Duc de Mercoeur, devient Gouverneur de Bretagne. Mercour est le beau-frère d'Henri III, mais aussi l'époux de Marie du Luxembourg, héritière des droits des Penthièvre. Sous sa gouverne, la Bretagne va subir de nombreuses exactions... L'assassinat des Guise à Blois (1588) met l'étincelle aux poudres, les zélés le deviennent encore plus.

A l'avènement d'Henri de Navarre en 1589, les esprits sont échauffés... Mercoeur, en Bretagne, tente d'assouvir ses propres ambitions, la Bretagne est divisée en deux camps :

  • Le camp du roi, dit des Royaux comprenant quelques villes, quelques places fortes et quelques garnisons témoignant de leur fidélité à Henri IV
  • Les Ligueurs rassemblant les troupes de la Saint Union derrière le duc de Mercoeur, union composée de très zélés catholiques. Le duc de Mercoeur sera très suivi surtout au début des hostilités. Notons au passage que les ligueurs se feront aider par les Espagnols.
Le château dans les textes de l'époque a perdu son nom médiéval de La Roche-Goyon pour prendre celui de La Latte, nom du village voisin. Il était toujours la propriété des Goyon-Matignon, notamment celle de Jacques II de Matignon, Maréchal de France, homme qui a servi fidèlement cinq Rois : Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV. Bel exemple de loyalisme ! On ne peut le soupçonner d'appartenir à la Religion Prétendue Réformée. Charles IX l'avait prié de rétablir la paix en Normandie ce qu'il fit. Jacques II était gouverneur de Guyenne quand son château breton subit de grands dommages.

Le gouverneur du château, René Léau de La Roche n'a pas hésité à abriter quelques huguenots. Dans une lettre datant du 4 juin 1590, Mercoeur remercie les habitants de Saint-Malo de l'avoir aidé à saisir par voie maritime un certain nombre de gentilhommes dont le marquis Gouyon de la Moussaye qui venant de jersey s'apprêtaient à se rendre au château de La Latte pour y être protégés. Dans ce même recueil de "Documents inédits sur la ligue en Bretagne", il est fait un inventaire des garnisons du parti du Roi en Bretagne, ce roi si contesté par les ligueurs, Henri de Navarre. Le Sieur de "Gouillon" au Château de La Latte bénéficie de cent soixante-dix écus pour trente hommes de pied soit le capitaine de Gouyon, un lieutenant, un sergent, deux caporaux et vingt cinq soldats. Le château était équipé pour la guerre....

En 1597, il subit un  assaut fatal des équipes de Mercoeur. Le lieutenant Saint Laurent avec un corps de deux milles hommes (Espagnols et Français) assiège et assaille le château. Hormis le donjon, le château est pillé, incendié en partie. La même année Jacques II de Matignon meurt. L'année suivante l'Édit de Nantes apaise progressivement les esprits.

C'est une page d'histoire qui se tourne pour le château. Curieusement, il est mentionné l'existence d'un gouverneur entre 1597 et 1689, ce qui suppose un minimum de vie militaire mais où logeaient les soldats chargés du guet ?



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4 - Le château médiéval est transformé



Louis XIV entreprit de nombreuses guerres ce qui l'obligea à moderniser son armée et à défendre les points stratégiques ou névralgiques. Bon nombre de places fortes furent confiées à Vauban.

Le château est en ruine, certes, mais il occupe une place stratégique de premier choix. Pour financer la guerre, Colbert a cette idée heureuse d'officialiser la guerre de course (poursuite des navires ennemis afin de s'emparer des contenus, ce sont les corsaire qui se chargent de cette besogne). Saint-Malo ne peut recevoir des navires trop à grand tirant d'eau et pour accéder à quai, il leur faut attendre la marée haute. La baie de la Fresnaye peut accueillir les navires, encore faut-il que les ennemis ne puissent les pourchasser.

Le château est aménagé pour les besoins de la cause. Entre 1689 et 1715, il fut transformé en fort de défense côtière. Il prend son visage actuel. Les vieilles murailles très endommagées pendant la ligue vont être consolidées et changer de destination. Plus de chemin de ronde, les petites maisons qui se trouvaient à l'intérieur de la place et qui étaient fort ruinées vont être comblées. Ce remblai est destiné à transformer les hautes murailles en batteries pour canons,  batteries dont le parapet mesure environ 1,50 m. Il a donc fallu amener de nombreuses charretées puisqu'on a relevé de deux étages le niveau à certains endroits, surtout sur la courtine est.

Le logis du gouverneur fut à son tour remanié, amputé au pignon nord de 4,80 m par rapport à la construction d'origine. En vis à vis, sans doute sur l'ancien chemin de ronde, accolé à la muraille, l'on édifia un petit corps de garde, construction sommaire très ruinée au début du XXe siècle.

Le premier pont-levis ne vit pas son châtelet reconstruit, sur le côté fut aménagé un petit bâtiment destiné à recevoir cinq chevaux d'après le plan définitif de Garengeau en 1716. Cette écurie sert aujourd'hui de garage...

La première avancée fut bien modifiée. Les murailles sont devenues batteries de canons. Quant au deuxième pont-levis, il fut transformé également car la partie du XIVe siècle n'est pas dans l'axe du pont...

Le donjon ne fut pas remanié hormis la construction d'un escalier pour y accéder. La poudre était entreposée au rez de chaussée à cette époque ce qui n'apparaît pas très pratique...

Les seules constructions neuves entre 1689 et 1715 sont :

  • la batterie basse, en fer à cheval, dont les canons pointaient vers le large
  • les petites guérites de pierres, une carrée, une ronde, très caractéristiques de l'architecture de l'époque de Vauban
  • le gros mur, écran pare-boulets
  • la chapelle, plus tardive, reconstruite en 1719, toujours dédiée à Saint Michel

Utilisant une structure existante, on peut supposer que l'Etat a réalisé des économies, mais cette transformation a sauvé aussi le château d'une ruine certaine en lui offrant une seconde vie militaire. C'est Garengeau qui en sera chargé, ce même ingénieur architecte militaire qui transforme Saint-Malo. Il est aussi à l'origine de quelques malouinières, ces belles et riches demeures dont s'enorgueillissaient les armateurs et les corsaires malouins.

Le seul regret que l'on puisse émettre est l'absence de plan de l'élévation antérieure, cela nous aurait rendu de précieux renseignements sur le château féodal. Le plan édifié après la restauration correspond au plan actuel.



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5a - Le château au XVIIIe siècle



Fort-La-Latte-Four-a-rougir-les-boulets.jpgLe premier commandant nommé en la place fut le Sieur de la Panouse, on était loin des Goyon-Matignon qui, de la Normandie à la cour, avaient poursuivi sans accroc leur ascension sociale. Le vieux fort dont ils étaient toujours propriétaires en l'an 1716, fut restauré aux frais de l'état. Tout le XVIIIe siècle fut occupé par des travaux incessants et l'état s'en plaint. On imagine sans peine que les canons qui vibraient devaient quelque peu ébranler les piles qui soutiennent le pont-levis. Les Goyon-Matignon furent par la suite consultés quant au choix du gouverneur qui, à cette époque, ne résidait pas sur place, lui préférant une demeure plus confortable. La milice des paroisses et les soldats gardes-côtes étaient réquisitionnés dans les villages avoisinants. Protection des bateaux, intervention en temps de guerre où l'effectif passait à environ cinquante hommes, canons pointés vers le large et la baie de la Fresnaye, le fort poursuivait sa carrière militaire. Les canons de la Corbière de Saint-Cast en vis à vis lui donnaient la réplique, le croisement des boulets interdisait à tout ennemi de s'aventurer plus avant dans la baie. "Nos" bateaux étaient protégés et l'ennemi n'avait plus qu'à rebrousser chemin. La célèbre bataille de Saint-Cast et il n'est fait mention en 1758 se déroula à quelques enclâblures de ses batteries et l'on pense que les soldats devaient être sur le pied de guerre. Le combat eut lieu sur la plage de Saint-Cast et il n'est fait mention du Fort La Latte dans aucun texte...




5b - 1715, une année particulière pour le château


Fort-La-Latte-Logis-du-gouverneur--1-.jpgPour les Français c'est une avant tout l'année de la mort de Louis XIV. Sur son rocher battu par les flots, le fort joue son rôle de vigie et de défense de la Fresnaye.

Un bâtiment contenant les cuisines, accolé à la tour d'angle sud s'effondra avec son terre-plein. En observant bien la tour, on voit les traces de son toit.

La même année, en octobre, François-Léonor de Matignon épouse Louise-Hippolyte Grimaldi, duchesse de Valentinois à condition de prendre les armes des Grimaldi sans y joindre les siennes. En quatre siècles, l'itinéraire pourrait s'intituler "D'un rocher à l'autre". Les princes de Monaco ont donc du sang Breton !

Toujours en cet an de grâce 1715, en novembre précisément, le fort reçut dans des conditions bien particulières un hôte de marque. Hôte qui n'apprécia pas l'hospitalité du lieu... Jacques Stuart, chevalier de Saint-Georges, prétendant à la couronne d'Angleterre vint y échouer un soir de tempête. Comme le vent ne cessait pas, il est contraint d'y séjourner et voici ce qu'il en relate : "Ce château était bien le plus triste endroit où jamais homme eut vécu, ni un morceau de bois pour préparer nos aliments, ni aucun objet de nécessité... Ainsi nous fûmes obligés de manger de l'orge, et un pain grossier avec ce qu'il fut possible d'obtenir des paysans en volaille, lait et oeufs".



5c - Le château pendant la période révolutionnaire


Fort-La-Latte-Logis-du-gouverneur--2-.jpgIl faudra attendre 1793 pour que le fort soit militairement occupé. D'après les rapports qui sont remis au Ministre de la guerre, le château n'est pas en bon état. On va donc parer au plus urgent. Les soldats sont recrutés parmi les citoyens de la garde nationale de Plévenon, Pléhérel, Plurien. Le Vaurouault fournira le bois et Bienassis matelas, bois de lit, couvertures et même chaînes de pont-levis (le Vaurouault était maison nationale et Bienassis bien d'immigré). Le citoyen Guillaume Droguet de Plévenon commandera le poste et lèvera une compagnie de soixante hommes. Les répartitions envisagées se font lentement et l'acheminement du matériel nécessaire aux guerriers en place tarde. On attend beaucoup et on bricole un peu : rebouchage au mastic des fentes des affûts de canon, peinture, petits travaux sur les plates-formes des batteries de canon... Les uniformes aussi se font attendre et certains soldats se lassent. D'élections en recrutements, la vie au château se poursuit, bien paisible malgré le dénuement dont se plaint sans cesse Droguet à ses superieurs hiérarchiques. On guette l'ennemi (Anglais, émigré et suspect) et on s'amuse aux dépens de Chouans retenus prisonniers au fort. Ceux-ci relaterons par la suite les "vexations inimaginables" dont la garnison du fort s'est rendue coupable : on place les rebelles devant un peloton d'exécution, on tire mais les fusils sont chargés à poudre...

Dans cette attente fiévreuse de grands événements, le fort s'est enrichi d'un four à rougir les boulets. En 1794, le Ministre de la Marine ordonne de construire sur les côtes de la Manche des fourneaux à réverbère (four à boulets).

Pendant les Cent Jours, le château fut pris par ruse par quelques jeunes royalistes malouins en mal d'action d'éclat, pour fort peu de temps. Ce fut le dernier épisode guerrier de son histoire.




6 - Le château au XIXe siècle




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En 1821, dans un Mémoire du Génie militaire pour l'arrondissement de Saint-Brieuc, il est répertorié sur la côte nord de la Bretagne toutes les batteries et toutes les anses pouvant servir de débarquement. Le rapport précise que le territoire en question n'a à redouter d'invasion qu'en temps de guerre avec les anglais. L'attaque de ces derniers devrait être précédée d'un débarquement. Dans ce même rapport, on peut lire un peu plus loin qu'une descente sérieuse de l'ennemi n'est ni bien possible, ni probable. Il y eut en garnison au cours de ce siècle un détachement du génie, tout laisse à penser qu'il ne devait pas être surmené...

Un rapport de 1852 se préoccupe beaucoup des zones de servitude du fort, un plan de délimitation est dressé. En 1856, se pose encore le même problème qui ne doit pas être résolu, en outre ce rapport dénonce les lenteurs administratives. Pas un seul instant, il n'est fait allusion à l'état des bâtiments et des fortifications.

En 1886, la compagnie se réduisit à un seul gardien. Le fort depuis un temps certain ne correspondait plus aux normes de la guerre ce qui explique sa désaffection. En 1890, il fut déclassé et l'administration des domaines fut chargée de le vendre "en toute tranquillité et sans aucune servitude". Cette vente suscita dans la région quelque émotion puisque nous possédons une réponse du 17 août 1892 provenant du "Secrétariat des commandements" de S.A.S le Prince de Monaco, adressée à Monsieur le Vicomte de Pontbriand résidant à Matignon (22). Ce dernier avait fait part le 28 juillet au prince de la vente du fief de ses ancêtres et avait exprimé le désir de voir la Roche-Goyon acquise par le Prince. La réponse étant fort courte, je me permets de la citer in extenso :

" En réponse à votre lettre du 28 juillet dernier adressée au Prince de Monaco, j'ai l'honneur de vous faire connaître que Son Altesse Sérénissime regrette vivement de ne pouvoir acheter l'ancien château de la Roche-Goyon et de le voir passer dans des mains indifférentes. Néanmoins le prince me charge de transmettre ses remerciements pour votre courtoise attention dans cette circonstance. Veuillez...".

Monsieur le duc de Feltre en fit l'acquisition le 10 août 1892, le château était alors en piètre état.


7 - Le XXe siècle : restauration et conservation



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Monsieur de la Ville Leroux l'acheta en 1914 au duc de Feltre mais ne le garda que très peu d'années. Entre 1892 et 1931 aucune restauration ne fut menée à terme. Le château fut classé Monument historique en 1925 et son propriétaire le vendit en 1931 à Monsieur et Madame Joüon des Longrais. Frédéric Joüon des Longrais (1892-1975) réalisait un vieux rêve d'enfant.

Entre 1932 et 1938, il le restaure avec l'aide des Monuments Historiques tout en utilisant la main-d'ouvre locale.

La première tranche de restauration concerna le logis du gouverneur. Comme il a été signalé précédemment, le pignon nord fut reculé de 4,80 m lorsque Garengeau entreprit la transformation du château en fort de défense côtière. A l'intérieur, à la même époque, le niveau avait été relevé de 1,10 m par rapport au niveau primitif. Celui-ci a pu être retrouvé grâce à la cheminée. Le sol de la fin du XVIIe siècle avait été posé sur les décombres de l'incendie de 1597. Ces décombres, poutres calcinées et débris divers, furent révélés lorsque l'on voulut redonner au bâtiment son niveau initial... Des ouvertures furent percées au rez de chaussée et au premier étage et les combles s'ornèrent de lucarnes. C'est la restauration la plus importante, elle est pratiquement achevée en 1935.

La deuxième tranche toucha dans tous les autres bâtiments remaniés sous Garengeau. La chapelle était à ciel ouvert, un toit d'ardoise de Commana ne tarda pas à la couvrir. L'édifice fut surmonté d'un clocheton tout semblable à ceux des chapelles avoisinantes (Vieux Bourg en Fréhel et Plurien). De vieux saints vinrent l'agrémenter.

Dans la première avancée, l'écurie est restaurée. Les chevaux-vapeurs des temps modernes peuvent se garer. L'ancien corps de garde, construction sommaire sans étage adossée à la muraille ancienne, est très ruiné. Monsieur Joüon des Longrais lui substitue en 1937 un bâtiment d'un étage en reconstruisant la façade sud et le pignon est. Il précise lui-même dans l'ouvrage très documenté qu'il a écrit sur le château que les plans furent "établis par Monsieur Prieur, architecte en chef des Monuments Historiques, et les travaux exécutés suivant les procédés anciens par des artisans du pays".

Le dégagement de la citerne a mis en évidence tout le système de canalisation ancien et a permis de mettre à jour, vers l'arrière un curieux pont-levis. Tout porte à croire qu'il est lié aux travaux de Garengeau sur la muraille nord-ouest. Son utilité paraît improbable, s'agit-il d'un leurre destiné à tromper l'ennemi ? En 1938, on peut dire que le Fort La Latte est sauvé.

Monsieur Joüon des Longrais fut nommé Directeur de la Maison Franco-japonaise en 1939. Compte tenu des événements, il y resta plus longtemps que prévu et lorsqu'il revint en 1947, le château avait subi quelques dommages. Dans une exhaustive que Madame Joüon des Longrais dressa alors, on peut constater que non seulement l'autel du XVIIIe siècle et les saints ornant la chapelle furent brûlés, mais tous les meubles meublants, tous les accessoires avait "disparu" selon son expression. Le logis du gouverneur avait été vidé de son contenu...L'occupant avait réquisitionné un certain nombre de couvertures et des prisonniers y firent un séjour pendant le rigoureux hiver 1942. Quoi d mieux pour se chauffer que le vieux bois ?

Désappointés, certes, ils le furent, cependant ils ne se découragèrent pas et poursuivirent l'ouvre entreprise. La demeure ancienne est très exposée, elle demande un entretien constant : rejointoiement des murailles, consolidation et constitution d'un environnement en plantant sur des terres agricoles en état d'abandon. Tache ingrate, sur cette presqu'île battue par les vents, arbustes et arbres poussent avec difficulté, il faut montrer beaucoup de patience et de persévérance. Leurs efforts furent couronnés de succès, un nombre croissant de touristes le visitent à partir des années soixante.

Depuis, un certain nombre de longs métrages, de feuilletons télévisés, voir de clips ont été tournés en ses murs :

  • Les vikings (1957)
  • Le jeu d'Elsenberg (1963)
  • Le vengeur (1975)
  • Dorothée, danseuse de corde (1983)
  • Le Gerfaut et le film "Chouans" de Philippe de Broca en 1987
  • Le jeu du roi (1988)

Depuis 1981, le château est dans les mains d'une nouvelle génération. Entretenir au mieux ce joyau féodal remanié à la Vauban, en préserver l'environnement afin de la transmettre en état aux générations futures, tels sont les devoirs que se sont imposés les propriétaires. Il faut du doigté, de la vigilance et surtout beaucoup d'amour.



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récit d'après Isabelle Joüon des Longrais




Pour voir plus de photos sur le fort, cliquez ici :

http://vivre-au-moyen-age.over-blog.com/album-1045341.html



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Jehanne - dans Patrimoine

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