Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 octobre 2007 2 02 /10 /octobre /2007 16:29
La Prostitution au Moyen âge, suite...



Une profession réglementée, un métier médiéval comme un autre

A la fin du Moyen Age, la prostitution a droit de cité : acceptée et légalisée, elle devient même une profession à part entière. Toutes les grandes villes possèdent leur quartier réservé.

Par Séverine Fargette

On ne peut traverser le pont d'Avignon sans rencontrer deux moines, deux ânes et deux putains. Ce célèbre adage médiéval témoigne de la vitalité du plus vieux métier du monde dans la cité des papes. Mais bien d'autres villes de France peuvent se targuer d'une telle réputation.

Les filles de joie, fillettes de vie, folles femmes satisfont un besoin social que les législations royales, princières et municipales n'ont jamais pu abolir. Les tentatives répétées de Louis IX se sont soldées par un échec. L'ordonnance de 1254 décrète l'expulsion des femmes de mauvaise vie de toutes les villes du royaume. Bannies, elles se voient confisquer tous leurs biens, jusqu'à leurs vêtements. La difficulté d'exécuter strictement cet ordre explique la relative tolérance de l'ordonnance suivante. En 1256, l'expulsion des « folles de leurs corps et autres fillettes communes » est à nouveau décrétée, mais une clause précise qu'il s'agit surtout de les chasser des quartiers bourgeois, des églises, couvents et cimetières et de les repousser « hors les murs ». A la veille de partir en croisade, en 1269, Saint Louis, infatigable, intime encore à ses officiers l'ordre d'extraire le mal de tout le royaume. L'échec de cette prohibition révèle l'émergence d'un nouveau regard social porté sur la prostitution.

De la fin du XIIIe au XVe siècle, les autorités admettent que cette pratique, profondément ancrée dans la société, est impossible à éradiquer. Effectivement, bien que la prostitution fasse l'objet d'une réprobation générale, les fillettes trouvent leur place dans la communauté. Jusqu'au XIIe siècle, l'Eglise condamne strictement la fornication, c'est-à-dire toute forme de sexualité hors du mariage. Dès la fin du XIIIe siècle, la morale s'accorde davantage à la réalité, et reconnaît les besoins sexuels des jeunes hommes. L'affirmation de la virilité entraîne fréquemment un déchaînement de violence et se traduit par des viols collectifs commis sur des femmes isolées et faibles, réputées communes. Soucieuses d'éviter ces dérapages, les autorités encouragent l'essor d'une prostitution officielle. Ainsi, à la fin du Moyen Age, la prostitution apparaît déjà aux yeux de certains notables comme une thérapie sociale, voire une pédagogie de la bonne conjugalité.

Partant donc du postulat que les lupanars représentent un dérivatif à la violence sexuelle, les autorités, au pire, tolèrent la prostitution, au mieux, l'organisent. Au coeur des cités méridionales, les maisons de fillettes, les châteaux gaillards et autres maisons lupanardes deviennent des institutions municipales, entretenues et inspectées par les consuls. Plus méfiantes, les villes du Nord cantonnent dans quelques rues les mères maquerelles et leurs pensionnaires.

La prostitution institutionnalisée se matérialise par le prostibulum publicum. Il s'agit de bordels ayant pignon sur rue, dirigés par les autorités publiques, comme on en trouve à Dijon, Beaune, Mâcon, Villefranche, Bourg-en-Bresse, Lyon, Valence, Romans, Orange, Avignon, Tarascon, Nîmes, Sisteron. Comme le note le médiéviste Jacques Rossiaud, « on peut sans crainte affirmer qu'il n'existait pas de bonne ville sans bonne maison ». Edifiés avec les deniers publics, ces prostibula publica sont baillés à ferme à un tenancier, détenteur officiel d'un monopole. A Alès, les baux spécifient que le tenancier devra y tenir de « belles et agoustantes partenaires à paillardises ». Souvent, le tenancier est d'ailleurs une tenancière, appelée abbesse. Fille commune, ou ancienne prostituée reconvertie en honnête épouse, elle assume un rôle clé. Ses attributions s'avèrent primordiales au bon fonctionnement de la maison. Chargée du recrutement des futures besogneuses, elle veille à ce que les filles et leurs clients respectent strictement le règlement intérieur. Elle condamne scrupuleusement le blasphème et les jeux. Sous sa tutelle, l'ordre règne. Les hommes ne restent qu'une seule nuit car le château gaillard ne doit pas devenir un repère de ribauds et de larrons. Essentielle à la bonne renommée de la maison, elle sert aussi d'agent de renseignement, très utile aux autorités. Parfois, si l'abbesse décède ou disparaît en cours de bail, les consuls gouvernent eux-mêmes le prostibulum publicum. En mai 1467, à Tarascon, deux syndics reprennent la direction de la maison à la mort brutale de l'abbesse. A Dijon, dans des circonstances analogues, deux échevins recueillent le « serment des filles ». Ils discutent avec elles des prix et des revenus, les exemptent de la taille, les autorisent à participer aux fêtes publiques. En remerciement de leurs bons offices, les filles leur offrent chaque année un cadeau lors d'une grande manifestation publique.

A la fin du XVe siècle, la figure féminine de l'abbesse disparaît au profit d'officiers de justice qui reprennent la direction : le lieutenant viguier à Arles et à Tarascon, le châtelain à Beaucaire, le prévôt à Dijon gèrent et contrôlent ces « bons hostels », sélectionnent les candidates, surveillent les moeurs du métier. Les filles publiques se dressent alors en gardiennes de la moralité. Chargées de défendre l'ordre collectif, elles luttent contre l'adultère et jurent de dénoncer les contrevenants aux commandements du mariage. Elles absorbent les turbulences viriles des jeunes et des étrangers, les détournant ainsi de crimes odieux. Prenant cette fonction au sérieux, les prostituées publiques se montrent des plus actives dans la chasse aux filles secrètes et aux épouses dépravées, qu'elles mènent au tribunal.

La taille et l'apparence du prostibulum publicum dépendent de l'importance de la cité. Jacques Rossiaud décrit le modeste château gaillard de Tarascon : « Construction ayant cour, jardin, deux issues, une cuisine, une salle et quatre chambres. » Dijon, plus imposante, possède une vaste et confortable maison des fillettes, comportant trois corps de bâtiments à galeries intérieures avec, au centre, un jardin. En faction à son logis, le gardien surveille les allées et venues de la vaste salle commune aux vingt grandes chambres, toutes agrémentées d'une belle cheminée. A Lyon, Beaucaire, Arles ou Orange, vu les besoins de la population, une simple maison ne suffit pas, et la municipalité affecte un quartier entier à cette activité. En Avignon, il faut imaginer le cadre bucolique d'une petite place plantée d'arbres, bordée par plusieurs maisonnettes. Le racolage s'effectue dans les rues adjacentes. Ne nous figurons pas ces lupanars municipaux comme des maisons closes du XIXe siècle, ni comme des ghettos. Les filles communes « gagnent leur aventure » sur les places, dans les rues et les tavernes des quartiers autorisés. Mais elles doivent obligatoirement ramener le client dans le prostibulum publicum pour la passe.

Les pouvoirs publics ne parviennent pourtant pas à interdire les autres formes de prostitution, et leurs prostibula publica affrontent une intense concurrence : tavernes, hôtels, bordelages et étuves privées, qui foisonnent, offrent une prostitution notoire et, de fait, souvent tolérée. Les étuves notamment constituent des lieux de débauche célèbres. Qui n'a pas en mémoire l'image d'une chambre de bains, parsemée de baquets drapés, où se baignent des couples enrubannés et festifs ? Mais tous les bains publics ne peuvent arborer l'enseigne de la luxure et du stupre. Bien au contraire. Des règlements contraignants interdisent l'accueil des prostituées, et précisent systématiquement les jours et heures réservés aux hommes, puis aux femmes. Rien qu'à Paris, on retrouve cette prescription maintes fois répétée, dans le Livre des métiers (XIIIe siècle), dans une ordonnance du prévôt de Paris, Hugues Aubriot, en 1371, et à nouveau dans le statut des métiers de 1399 : « Item, qu'aucun estuveur ou estuveresse en la ville de Paris, soit d'estuves à hommes, soit d'estuves à femmes, ne laissera ou souffrira bordeler ni tenir bordeau esdites estuves. »

La popularité de certains bordeaux fait douter de l'efficacité de ces édits. A Lyon, les étuves Tresmonnoye trônent en plein quartier du Palais, à deux pas du siège de la justice royale. Les vastes étuves de la pêcherie, dites « d'ancienneté immémoriale », accueillent « plusieurs dizaines d'hommes ». A Lyon, vers 1470, l'expression « aller s'estuver » revêt ainsi une acception bien particulière. Les tavernes sont aussi des lieux de racolage classiques. Certaines disposent dans l'arrière-boutique de chambres facilitant l'exercice des filles secrètes.

Il existe enfin des bordelages privés, tenus le plus souvent par des maquerelles qui louent des fillettes, chambrières, ou femmes dites légères, convoquées pour l'occasion. Entremetteuses, ces tenancières vendent même l'innocence de quelques nièces ou cousines qui leur ont été bien imprudemment confiées. Le registre criminel du Châtelet à Paris conte le cas de Catherine Roquier, jugée en octobre 1389 pour proxénétisme. Elle avoue avoir vendu la soeur de son mari à un chevalier, alors que celle-ci vivait sous sa protection et qu'elle lui avait été confiée par sa mère pour « apprentissage de métier et oeuvre de broderie ». Pour vaincre les résistances de la jeune fille, elle avoue même l'avoir battue. Reconnue coupable d'incitation à la débauche, elle est condamnée comme « maquerelle publique et commune », exposée au pilori, puis brûlée en place publique.

Malgré les édits officiels, ces bordels résistent : ainsi, à Alès en 1454, le viguier (magistrat local) interdit par un cri public qu'« aucune femme n'ose tenir bordel public ou privé sinon aux lieux accoutumés et qu'aucun habitant n'ose héberger concubine mariée ou célibataire ». Une protestation immédiate des citoyens de la ville conduit rapidement à l'annulation de ce cri.

Finalement, la marge entre prostitution tolérée et prostitution prohibée s'avère assez floue. Les municipalités profitent de ce commerce et s'enrichissent en prélevant des taxes sur les maisons publiques ou en mettant les fillettes à l'amende. On constate souvent, en dépouillant les registres de comptes, que les loyers et les rentes tirés des maisons de prostitution sont traités au même titre que les autres revenus, y compris dans les registres des abbayes. Au XIIIe siècle, les canonistes admettent d'ailleurs la recevabilité des profits tirés de la prostitution à condition que la fille exerce par nécessité, et non par vice et plaisir. Les propriétaires des maisons, parfois des notables, n'ignorent rien des activités de leurs locataires, et encaissent sans vergogne les bénéfices. C'est le cas des familles Villeneuve et Baronnat à Lyon, de l'évêque de Langres ou de l'abbé de Saint-Etienne à Dijon.

Il existe encore une autre forme de prostitution, plus originale. Il s'agit des prostituées entretenues au sein même des hôtels royaux et princiers. Ces putains curiales demeurent le plus souvent cloîtrées dans la pénombre des chambres basses, en compagnie des hommes de peine. Mais leur fonction consiste également à tenir galante compagnie aux hôtes de passage. Un officier, le roi des ribauds, les recrute et les gouverne. Les filles ordinaires se distinguent des filles extraordinaires, louées occasionnellement pour des festivités. Au milieu du XVe siècle, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, fait préparer des bains « avec tout ce qui est nécessaire au métier de Vénus », pour honorer une ambassade anglaise attendue à Valenciennes. En 1535, François Ier verse un don de 90 livres pour « aider aux susdites filles à vivre et supporter les dépenses qu'il leur convient faire à suivre ordinairement la cour ». Ces fillettes possèdent aussi leur moment de gloire lorsque, trois fois l'an, le roi ou le prince leur offre de l'argent en échange de bouquets de fleurs. A l'image des princes, certains bourgeois souhaitent également entretenir pour leur confort quelques prostituées. Charles V puis Charles VI accordent ainsi aux puissants banquiers lombards le droit d'entretenir à domicile quelques femmes.

La réglementation médiévale impose d'abord un cadre temporel et spatial. La période des fêtes religieuses exclut formellement le commerce de la chair. A carême prenant, débute le temps du repos pour les bordels publics. Samedi et dimanche restent des jours autorisés. Cependant, les tenancières veillent à ce que les étreintes n'aient pas lieu durant les offices divins.

Les interdits définissent strictement les lieux affectés à la prostitution. Ces endroits, rejetés le plus loin possible des hôtels nobles et bourgeois, s'étendent vers les quartiers pauvres des faubourgs ou à proximité des fleuves. La ville mue, et les quartiers de débauche se déplacent.

A Paris, ces lieux restent stables et correspondent à ceux définis par Saint Louis. Une ordonnance de 1367 du prévôt Hugues Aubriot fixe les rues où les ribaudes peuvent exercer. Rive gauche : « A l'Abreuvoir de Mâcon, en la Boucherie » (au débouché du pont Saint-Michel), et la rue Froid-Mantel (à l'est de l'actuel Collège de France). Sur l'île de la Cité, la rue de Glatigny reste le coeur de la prostitution parisienne, le fameux Val d'amour, fermé plus tard par François Ier. L'expression « fille de Glatigny » devient d'ailleurs synonyme de prostituée. Rive droite : la rue de Champ-Fleury, près du Louvre ; la rue Chapon, dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs ; et, malgré les protestations des évêques de Châlons, qui y ont un hôtel, la chaude renommée de cette rue persiste en plein XVe siècle ; à proximité de l'église Saint-Merri, les rues Baillehoe et Court-Robert-de-Paris. En 1387, un procès se déroule au Parlement afin d'en chasser les prostituées, mais en vain, car les sentences reconnaissent que « de tous temps », il y a eu « femmes de vie ». A la Court-Robert, le prince Louis d'Anjou, agacé par ce mauvais voisinage, tente lui aussi de chasser les pécheresses. La rue Tiron (entre la rue Saint-Antoine et la Seine) achève la liste officielle, mais bien d'autres rues et places mal famées attirent « mauvais garçons et jeunes dissolus et abandonnés ». Même racoler aux porches des églises n'effraie pas les filles de vie, comme le prouve la liste des délinquants appréhendés par les marguilliers et les sergents du chapitre de Notre-Dame.

Les multiples prohibitions vestimentaires servent à distinguer une femme honnête d'une femme de mauvaise vie. Car le seul contact de celle-ci est jugé « abominable ». Les prostituées doivent donc porter des insignes distinctifs. En Avignon comme à Dijon, la marque d'infamie consiste en un brassard blanc large d'au moins quatre doigts. A Toulouse, elles cousent des rubans blancs à leur bonnet. A Arles, elles portent des aiguillettes de couleur vive, qui tranchent avec leur robe. Elles doivent rester tête nue, à une époque où il est impensable de sortir sans une coiffe ; et les honnêtes gens peuvent arracher leur voile ou leur bonnet aux contrevenantes. Toute singularité vestimentaire semble d'ailleurs indiquer la femme de mauvaise vie. Voilà pourquoi plusieurs hommes de Beaumont s'excusent d'avoir violé de bonne foi une fille, car ils « croyaient, parce qu'elle avait habit et vêtement différents des autres filles et femmes du pays, que ce fût une fille de vie ».

En revanche, il leur est interdit d'agrémenter leur robe ou leur bonnet de quelque ornement ou fourrure. Le prévôt de Paris prohibe « broderie, perle, bouton doré ou argenté ». Les femmes communes surprises avec ces colifichets voient leur robe confisquer et doivent payer une amende. La liste des parures prohibées ne cesse de croître, ce qui prouve que certaines filles de vie affichent un luxe ostentatoire. En 1446, il « fut crié parmi Paris que les ribaudes ne porteraient plus de ceintures d'argent, ni collets renversés, ni pennes de gris [fourrures] en leurs robes, ni de menu vair ». En 1422, on interdit déjà « houppelandes à queue, traînant par terre à grains, collets et manches renversés et fourrures de fin gris et autres riches fourrures, ceintures les unes d'argent blanc, et les autres dorées et pendant par derrière, et atours, sur lesquels elles mettent chaperons d'écarlate ». Déambuler un livre à la main est passible de poursuites ; seuls, les gens de noble estat arborent cet objet précieux. Bien sûr, rares sont celles qui peuvent s'offrir ce genre de parure, et la plupart ressemblent davantage aux filles de joie, aguicheuses et dénudées, décrites par le poète François Villon, « montrant tétins pour avoir plus largement d'hôte ».

Les édits sanitaires désignent les prostituées comme des êtres impurs, et leur interdisent de toucher aux aliments qui ne leur sont pas destinés. En Avignon, elles doivent obligatoirement acheter les denrées qu'elles ont pu manipuler, et par là même polluer. Mais ces interdits demeurent souvent théoriques, car dans la même ville, chaque année, les filles publiques pétrissent des fougasses offertes publiquement aux consuls ! A Beaucaire, la proximité d'un bordel déplaît fortement aux médecins de l'hôpital qui voient leurs malades y faire des escapades. Ils obtiennent son déplacement. Plus communément, en période d'épidémie, les pouvoirs publics chassent hâtivement les filles des villes.

Le contenu des règlements sur les trois derniers siècles du Moyen Age évolue clairement vers une plus grande tolérance. Certes, au XIIIe siècle, les registres criminels des abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain à Paris témoignent bien de procédures d'expulsion. Les récidivistes peuvent même être marquées au fer rouge et exposées au pilori avant d'être bannies. Mais, aux XIVe et XVe siècles, les arrêtés municipaux légalisent cette enrichissante activité. Certains bourgeois réprouvent le prévôt parisien Ambroys Loré, qui « supportait partout les femmes folieuses, dont trop avait à Paris par sa lâcheté, et il acquit une très mauvaise renommée de tout le peuple ». Les registres des Ecrous de 1412 et 1488 montrent en effet la libération rapide des prostituées arrêtées pour tapage nocturne. On condamne cependant à d'horribles supplices celles qui arnaquent leurs clients ou usent de potions magiques.

L'inefficacité de la répression est patente. A la fin du Moyen Age, filles publiques, secrètes ou vagabondes pullulent dans les rues des villes, investissent étuves et hôtels princiers. Le temps où ces femmes, jugées impures, étaient interdites de mariage, semble désormais dépassé ; mais à bien y réfléchir, les ordonnances de Saint Louis étaient déjà en leur temps parfaitement irréalistes.




Séverine Fargette travaille sur le thème "violence, justice et société en France au Moyen Age". Elle prépare une thèse sur le conflit entre armagnacs et bourguignons (1407-1420).



Une hiérarchie stricte

Les règlements municipaux et royaux distinguent les prostituées sédentaires des vagabondes. Il existe en effet toute une hiérarchie. Au sommet, domine la caste des filles publiques, reconnues, légitimées et établies. Puis, dans les bordels privés, les étuves, les tavernes ou chambres tenues par des maquerelles, oeuvrent les cantonnières, les clostrières, les filles secrètes. A la base, pullulent les moins bien loties, les légères, les vagabondes. Sans compter toutes les occasionnelles, souvent lingères ou fileuses. Ces dernières racolent dans la rue, le long des murs et fossés, à l'abri des jardins, des ponts ou dans d'étroites ruelles. Elles hantent aussi les routes et chemins hors les murailles, se cachent dans les champs. En 1458, un valet boucher avoue en plein tribunal avoir enjambé le mur d'un jardin « pour quérir une fillette de vie ».



Tempête sous les voiles

En pleine guerre de Cent Ans, une rumeur court les rues parisiennes : les bénédictines de Montmartre désertent l'abbaye pour jouir des plaisirs de la vie ! En effet, la guerre interrompt l'expansion du vénérable monastère. Ses seigneuries tombent en ruine et les gens d'armes envahissent la butte. L'effondrement des revenus ne permet plus de se vêtir, ni même de se nourrir. Heureusement, subsiste la rente annuelle de 5 000 harengs, offerte en 1144 par la reine d'Angleterre... Ces événements dramatiques poussent la dizaine de religieuses à déserter le couvent. Celles qui ne peuvent se réfugier chez des parents logent à Paris dans deux hôtels, dont un à « l'enseigne levrière ». Une tenancière, Marion, règle les dépenses, et les religieuses de Montmartre mènent alors une vie de bohème, bien éloignée des offices divins. Les messes ne sont plus assurées et la dérogation permanente à la règle monacale entraîne la mauvaise réputation de la communauté, qui ne reçoit plus de dons ni d'offrandes. Des mauvaises langues n'affirment-elles pas que les soeurs, pour survivre, se transforment en filles ? Le retour à l'ordre s'impose. A partir de 1477, l'abbesse Marguerite Langlois cherche à purifier les moeurs, contre la volonté des nonnes. Méfiante, elle s'enferme la nuit dans sa chambre et fait goûter tous ses plats. Ce qui ne l'empêche pas de mourir, en 1503, peut-être empoisonnée. Les religieuses retrouveront le droit chemin sous la férule de Marie Cornu.



Comprendre

Chapitre
Assemblée générale d'un ordre religieux destinée, entre autres, à édicter des règlements.

Roi des ribauds
Officier chargé de maintenir l'ordre au sein des hôtels princiers ou de surveiller les marginaux d'une ville.

Châtelet
Siège de l'administration royale, dirigé par le prévôt de Paris. Son registre contient les procès criminels.

En complément

La Prostitution médiévale, de Jacques Rossiaud (Flammarion, 1988).
Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, de Bronislaw Geremek (Flammarion, 1976).

La pucelle et les putains

Compte tenu de la réputation sulfureuse qui s'attache aux femmes escortant les troupes, Jeanne d'Arc a conscience qu'il lui faut affirmer son originalité. Pour ne pas être prise pour une prostituée, elle doit faire le ménage dans son camp.

Les armées médiévales traînent toujours derrière elles une masse considérable de non-combattants et, parmi eux, de gros contingents de filles publiques. Quand les Anglais apprennent, en 1429, qu'une femme a rejoint l'armée royale qui se porte au secours d'Orléans, ils ont beau jeu de se gausser et de la traiter de « ribaude », ou plus poétiquement, de « putain des armagnacs ». Et Jeanne d'Arc a conscience qu'il va lui falloir affirmer sa virginité, gage de sa mission divine. Son premier geste politique, rapporté par un chroniqueur, est parfaitement clair : « Jeanne ordonna que tous les gens de guerre se confessassent et se missent en état d'être en la grâce de Dieu ; elle leur fit ôter leurs fillettes et laisser tout le bagage ; puis ils se mirent tous en chemin pour aller à Orléans. »

Celle qui se fait désormais appeler la Pucelle ne peut souffrir d'être confrontée à des prostituées, au risque d'être confondue avec elles. C'est pourquoi « elle haïssait fort cette espèce de femmes qui suivent les armées ». Jeanne arrive à convaincre ses troupes qu'une vierge guerrière les conduit, et si le duc d'Alençon, son compagnon d'armes, se souvient d'avoir couché à ses côtés et d'avoir vu « ses seins qui étaient fort beaux », il reconnaît n'avoir pas éprouvé de « désir charnel à son sujet ». Cela dit, périodiquement, elle doit faire le ménage dans son camp, car les filles, à peine chassées, reviennent proposer leurs services.

Et c'est au cours d'un moment de colère que se produit la catastrophe. « Un jour, à Saint-Denis, au retour du sacre du roi, je la vis, explique le duc d'Alençon, qui poursuivait une jeune prostituée l'épée à la main ; elle brisa même son épée dans cette poursuite. » L'épisode est connu par de multiples versions, car il fit grosse impression. Il s'agit en effet de l'épée miraculeuse découverte à Sainte-Catherine de Fierbois, et tout le monde, à commencer par le roi, voit dans cette arme rompue le présage des futurs désastres. L'épée s'est-elle brisée au contact du péché, ou bien Jeanne a-t-elle péché elle-même par colère et orgueil ? Le signe manque de clarté, mais une chose est sûre : il était sans doute plus facile de bouter les Anglais hors de France que les prostituées hors des armées royales !

Laurent Vissière

Partager cet article

Repost 0
Jehanne - dans La Société

Présentation

  • : Vivre au Moyen âge
  • Vivre au Moyen âge
  • : Le blog vivre au Moyen âge a pour but de renseigner le lecteur sur les us et coutumes du Moyen âge. Les articles et iconographies publiées dans ce blog sont le fruit de mes recherches sur internet et dans les livres . Je ne suis pas auteur des textes publiés qui sont des citations extraites de mes trouvailles. Bon voyage dans le temps !!!!
  • Contact