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7 octobre 2007 7 07 /10 /octobre /2007 22:31

Les voyages au Moyen Age


Danièle Masse, docteur en Lettres, chargée de Cours à l'Université de Toulon.


Si l'Antiquité a connu de grands voyageurs tels Ulysse et les Phéniciens, il faudra attendre l'époque des grandes découvertes, à la fin du XVe siècle pour renouer avec le concept du voyage au sens de découverte et d'exploration. Entre Antiquité et Renaissance, le Moyen Age stagne, du moins en apparence. Car si la tradition veut que cette longue période - un millénaire de la chute de l'Empire Romain à la Renaissance - soit frappée d'immobilisme, la réalité est tout autre. A y regarder de près, on constate au contraire que les déplacements sont nombreux, même si ce n'est qu'à la fin du Moyen Age que le voyage trouve le sens qu'on lui donne aujourd'hui.



LE VOYAGE COMME APPRENTISSAGE.

Au Moyen Age, on ne voyage pas par plaisir, notion inconnue alors, mais pour faire un pèlerinage, pour guerroyer, notamment en Terre Sainte ou pour commercer. On trouve pourtant sur les routes une population appartenant à toutes les classes sociales : les paysans et les marchands se déplacent de foire en foire, les étudiants et les professeurs d'université en université, les nobles visitent leurs domaines situés souvent à des distances considérables ; les clercs et les autorités ecclésiastiques vont de monastère en monastère. Il n'est guère que les femmes qui restent confinées au foyer, encore que certaines dames nobles voyagent aussi et que la foule des pèlerins compte de nombreuses pèlerines.

Dans la littérature du Moyen Age, les Fabliaux en particulier, le voyageur est jeune, pauvre et oisif. Le voyage constitue son apprentissage : issu du peuple, le jeune homme parcourt le monde pour s'initier à un métier ou pour trouver un emploi. Les fils de marchands quittent le toit familial pour exercer d'abord des fonctions modestes souvent sur les galères de l'Etat, où ils s'initient au commerce en emportant des marchandises pour les vendre.

Sur terre, le jeune suit la même démarche ; il part dès l'âge de 15 ans, s'établit comme apprenti auprès d'un riche marchand puis fonde sa propre compagnie pour vendre ses produits de foire en foire. Les étudiants, quant à eux, voyagent pour acquérir des connaissances intellectuelles dans des universités réputées comme la Sorbonne à Paris pour la philosophie et la théologie et Bologne pour le droit. Ces universités reçoivent des étudiants de tout l'Occident et de l'Orient latin. Abélard (1079-1142) fut un de ceux-là : de Paris à Laon en passant par Cluny il est toujours prêt à discuter de dialectique avec un professeur renommé. Il n'est pas rare que de brillants étudiants deviennent des enseignants recherchés dispensant leurs cours dans divers établissements. Leur mobilité est telle que les universités font prêter serment aux doctorants de ne pas partir une fois leur diplôme obtenu. Les jeunes chevaliers ne sont pas exempts de tels déplacements, même si leurs motivations diffèrent.

Ils "tournent par la terre" pour s'affirmer mais également pour connaître le monde. Si pour eux le voyage est aussi initiatique, c'est par les armes que se fait cette initiation. Ils mènent une vie libre, souvent en groupe et vont de tournoi en tournoi pour acquérir fortune et gloire. Une fois la maturité atteinte - souvent fort tard -, ils feront un mariage riche et se "sédentariseront", à l'image de Guillaume le Maréchal qui erra ainsi entre l'Angleterre et le continent, "tournoyant" jusqu'à l'âge de cinquante ans. Si "les voyages forment la jeunesse" au Moyen Age, on voyage également la maturité venue, pour des raisons économiques le plus souvent.

Ce sont les marchands qui partent au loin commercer avec le monde arabo-musulman, mais aussi avec l'Inde et la Chine. Ils vont d'Ouest en Est et inversement tant par voie de mer que par voie de terre, en empruntant des itinéraires variés. Ils apportent en Occident des esclaves, de la soie, de la pelleterie, des épices et d'autres produits orientaux et contribuent à maintenir des relations cordiales entre l'Orient et l'Occident, relations souvent occultées par les Croisades. Certains lieux stratégiques comme l'île de Chypre sont véritablement cosmopolites et plusieurs témoignages affirment que toutes les langues du monde y sont enseignées et parlées. On ne présente plus Marco Polo et le voyage qu'il accomplit avec son père et son oncle jusqu'en Chine.

On connaît moins Benedetto Zaccharia, un Gênois qui s'embarqua pour l'Orient dès l'âge de 11 ans, en 1259, où il fit commerce de l'alun après avoir obtenu de l'empereur byzantin un gisement en Asie Mineure. Son activité l'amena à voyager constamment en Méditerranée, dans la Mer Noire et à Constantinople, avec de fréquents retours à Gênes, où il mourut en 1308. L'apparat joue un rôle essentiel au Moyen Age : le souverain se déplace pour se montrer mais aussi pour jouir des ressources de son royaume, maintenir le contact avec ses sujets et vérifier la bonne administration de ses terres. Il est accompagné d'une nombreuse suite et d'un important matériel. En 1389-1390, le voyage en Languedoc qu'entreprit Charles VI dura six mois et sa cour, composée de "pas mal de barons du royaume" nécessita quatre mille chevaux. Isabeau de Bavière, qui n'a pas de demeure fixe, se déplace de château en château, en parcourant une vingtaine de kilomètres par jour. Elle emmène avec elle non seulement ses effets personnels mais aussi ses tapisseries, ses orgues, ses étuves, ses meubles...

Outre les domestiques, elle est suivie par des conseillers et des prêtres et une troupe de soldats la protège. Le pape, souverain spirituel, ne se prive pas de faire étalage de sa puissance et de sa fortune. A l'instar du souverain temporel, il se déplace avec un grand nombre de personnes : 194 pour le déplacement de Boniface VIII de Rome à Anagni au printemps 1299, auxquelles il faut ajouter une quinzaine de cardinaux accompagnés d'une vingtaine de familiers pour chacun d'eux...



PREMIERES MESURES CONTRE L'INSECURITE.

Le Haut Moyen Age a hérité du réseau bien entretenu des routes tracées par les Romains, empruntées jusqu'au XIe siècle malgré les dégâts occasionnés par les invasions germaniques. A partir du XIe siècle, un nouveau réseau est créé qui ne cessera de s'étendre jusqu'au début du XIVe pour les besoins d'une économie et d'une population en pleine expansion. Les premières routes pavées apparaissent au XIIIe siècle et c'est Blanche de Navarre qui institue le premier "péage autoroutier" entre Troyes et Sézanne : elle autorise les entrepreneurs à percevoir le revenu des péages pour compenser les frais engagés. Les plus pauvres voyagent en chariot grossier ou à pied, notamment les pèlerins pour qui le voyage revêt un aspect pénitentiel. Mais on utilise généralement un cheval, un âne ou un mulet selon la condition sociale du voyageur. Les personnes de condition et les dames nobles disposent d'un char à quatre roues, luxueusement aménagé ou d'une litière dont les deux brancards sont placés entre deux chevaux. Le voyage par voie de terre dépend de l'état des routes mais aussi des conditions météorologiques et de l'insécurité qui règne sur les chemins.

Les forêts - auxquelles est attachée toute une mythologie de la peur -, la lenteur des déplacements et la présence aléatoire de l'autorité policière font que l'on préfère voyager en groupe. Les brigands restent redoutables durant tout le Moyen Age et ce n'est qu'à la fin du XIVe siècle, pour des raisons économiques, que les seigneurs prennent des mesures contre l'insécurité pour favoriser les déplacements des marchands d'une foire à l'autre. Si les fleuves et les rivières sont empruntés pour des liaisons courtes, à l'intérieur d'une région en général, la voie maritime est largement utilisée, même si la mer suscite répulsion et crainte.

En fonction de ses projets et de sa fortune, le voyageur a le choix entre plusieurs types de bateaux dont la taille et la stabilité évoluent au cours des siècles. Cependant, comme sur terre, le bon déroulement du voyage dépend du vent et du temps et les progrès de la navigation ne changent pas sensiblement la durée du voyage, souvent longue et fatigante. Lorsqu'on voyage, trouver à se loger la nuit venue, est un souci plus ou moins facilement résolu en fonction de ses moyens et de l'époque. Même s'il existe des auberges depuis le Haut Moyen Age, elles ne sont guère utilisées. Les grands personnages logent chez leurs vassaux, les autres chez un particulier, ami ou parent. Dans la littérature médiévale, l'accueil du chevalier itinérant dans une demeure hospitalière est un topos récurrent. L'Eglise, en accord avec les préceptes du Christ, est tenue d'offrir l'hospitalité aux plus démunis. Les moines ouvrent les portes de leurs monastères en y adjoignant un xenodochium ou maison des hôtes. Le chapitre 53 de la règle de Saint-Benoît stipule en effet : "Tous les hôtes qui surviennent seront reçus comme le Christ, car lui-même doit dire : "J'ai été hôte, et vous m'avez reçu". A tous, les égards convenables seront rendus, surtout aux frères dans la foi et aux pèlerins".

Durant tout le Moyen Age un réseau d'hôpitaux se constitue gérés par des religieux, frères ou soeurs. Les villes comme les villages possèdent de tels hospices, appelés Hôtels-Dieu pour les villes les plus importantes. Les personnes aisées préfèrent "descendre à l'hôtel" à partir du XIIe siècle, période à laquelle l'accélération de l'urbanisation permet le développement des auberges. On en compte ainsi vingt-sept à Aix-en-Provence au milieu du XVe siècle et une soixantaine à Avignon vers 1370. Il s'agit souvent d'une maison de particulier dont la fonction est signalée par une enseigne et aménagée avec plusieurs lits dans une même pièce. Les chambres n'ont pas de numéro mais sont désignées par leurs caractéristiques, par exemple "La Chambre Peinte".



AU FIL DE CARTES PLUS OU MOINS PRECISES...

En ce qui concerne le voyage dans des contrées lointaines, en Terre Sainte par exemple, il dépend des guides connaissant itinéraires et grandes voies mais aussi moeurs et langue des populations. Le voyageur doit également avoir une connaissance suffisante des cartes géographiques pour se repérer loin de chez lui. Ces cartes, d'abord très imprécises et donc peu utiles sur le plan pratique, sont tracées d'après les récits des voyageurs et des pèlerins s'inspirant eux-mêmes des descriptions des auteurs anciens, Pline et Strabon en particulier. Ils ont une vision du monde limitée à trois parties : l'Asie, l'Afrique et l'Europe entourées par la mer. L'intérieur des terres est pratiquement inconnu en ce qui concerne l'Asie et l'Afrique et de nombreux espaces blancs symbolisent ces terra incognita.

Au XIIe siècle, avec les Croisades et les contacts avec l'Orient, les cartes deviennent plus fiables. Mais c'est à partir de la prise de Constantinople en 1204 que la vision du monde s'élargit : on peut accèder aux steppes russes par la Mer Noire, ce qui permet de traverser l'Asie. Les plaines enneigées de ce continent, habitées par les Tartares seront décrites entre autres par Guillaume de Rubrouck et Marco Polo révèlera un peu plus tard les paysages plus méridionaux de ce continent. L'Afrique reste plus mystérieuse, à cause de la barrière du désert. A partir du milieu du XIIIe siècle, des missionnaires s'aventurent en Ethiopie et peu à peu pénètrent l'Afrique de l'Ouest. Dès lors la prééminence est accordée aux cartes sur les textes : Pétrarque par exemple affirme leur supériorité dans le voyage. Les portulans sont l'aboutissement de cette approche. D'origine italienne, ils se répandent rapidement en Catalogne au XIVe siècle, puis au Portugal et en Espagne au XVe. Leur apparition est liée à l'expansion maritime des grandes cités italiennes et répond avant tout à des besoins économiques. Oeuvre de marchands s'aventurant de plus de plus loin, le portulan permet de connaître les distances, il est associé à la boussole et au routier, ouvrage indiquant la nature et la profondeur des fonds.



PELERINS ET CROISES EN ORIENT.

Hormis le marchand qui se déplace pour des raisons économiques, l'homme médiéval part au loin pour se battre ou pour accomplir un pèlerinage.

D'ailleurs tout au long du Moyen Age, voyager a le sens de "faire des expéditions militaires". La première Croisade débute en 1096 mais les pèlerins occidentaux se sont rendus sur les lieux de la vie du Christ, à Jérusalem, dès le premier siècle de notre ère. Le pèlerinage à Rome, seconde destination des pèlerins, s'effectue dans les premiers siècles et celui de Saint-Jacques de Compostelle à partir du IXe.

Le voyage en Orient, et plus précisément en Terre Sainte, est la destination la plus lointaine et celle qui voit le plus grand nombre de personnes sur les routes puisque c'est par voie de terre que le voyage s'accomplit le plus souvent. Toutes les conditions sociales sont représentées, même si le noble ne voyage pas de la même façon que le pauvre. Le riche, dont le but est militaire, prend le temps de s'équiper, de consulter les relations de voyages antérieurs comme celle de la pèlerine Egérie qui décrivit les lieux saints à la fin du IVe siècle. Le pauvre rassemble le peu qu'il possède et se met en route, appuyé sur son bourdon ou emmenant sa famille dans un chariot sommaire. Tous ont à coeur de mettre leurs pas dans ceux du Christ et plus le voyage sera pénible, plus ils auront le sentiment de mériter la rémission de leurs péchés. Mais au-delà de la foi, d'autres données fondamentales interviennent dans le but du voyage : l'attrait de l'Orient fabuleux, le désir de découverte et l'admiration pour un monde inconnu à comprendre. Cette curiosité, qui annonce l'esprit de la Renaissance, est un élément essentiel dans la démarche du voyageur en Orient, élément que l'on retrouve dans les relations, notamment celle de Guillaume de Boldensele où, regard curieux (il profite de son pélerinage pour visiter l'Egypte et en donne une description intéressante) et méditation se mêlent. Depuis l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (anonyme) cette constante perdure du IVe au XVe siècle avec des contraintes diverses selon la situation politique tandis que se mettent en place divers itinéraires, terrestres et maritimes, au départ de Venise pour ces derniers.

D'autre part, des réseaux d'accueil sont organisés sur la route de Jérusalem où les moines franciscains s'installent à la fin du XIIIe siècle. Soldats et pélerins ne sont pas les seuls à faire le voyage en Orient. On trouve de grands personnages, ambassadeurs et diplomates qui représentent leurs souverains. Ils voyagent en grand équipage, sont accompagnés d'une suite nombreuse et d'interprètes - les truchements - comme le Juif Isaac envoyé en 801 par Charlemagne auprès du sultan Haroun al-Rashid. Jusqu'au VIIIe siècle, des envoyés permanents, les apocrisiaires, représentent le pape auprès de l'empereur de Byzance, remplacés aux siècles suivants par des clercs, légats du Siège apostolique. Le voyage peut être aussi une activité professionnelle.

Plusieurs Etats disposent d'un service postal et envoient des émissaires d'une région, d'un pays à l'autre. L'Empire byzantin - jusqu'à la fin du XIe siècle - mais aussi le monde arabo-musulman, la Chine - dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ - l'Inde connaissent ce type d'organisation. Le courrier est acheminé à dos de chameau, de mulet ou grâce à des pigeons voyageurs et des bateaux-poste. En Occident, des marchands se regroupent au XIIIe siècle en Italie pour payer des courriers collectifs vers les foires de Champagne et au XIVe, les papes établissent également un service de courriers.

Si le Moyen Age est un monde stable parce qu'essentiellement rural, attaché à son terroir, appréhendant d'affronter un Ailleurs inconnu et hostile, il n'en demeure pas moins que les déplacements sont nombreux et que le mouvement est une composante de l'époque médiévale. Marchands, soldats et pèlerins parcourent souvent de grandes distances, pour des causes économiques, militaires ou religieuses. Voyager pour le plaisir ou pour fuir une réalité décevante - notion toute moderne - est un concept inconnu au Moyen Age. Néanmoins, on peut penser que c'est la découverte progressive du monde grâce aux voyageurs de tous ordres, ceux qui ont laissé un témoignage comme les plus obscurs, qui a permis aux hommes de la Renaissance de partir à la recherche de mondes nouveaux.

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