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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 08:57
les béguinages.





Les béguinages : des pierres nées sans textes ?

Le XIIe siècle, période de renouveau économique, est également caractérisé par une effervescence religieuse d'une grande ampleur. Une nouvelle soif de Dieu s'empare d'hommes et de femmes de conditions sociales et d'âges différents. Cette exaltation spirituelle conduira certains d'entres eux vers les sentiers de l'hérésie, en mènera d'autres rejoindre des ordres monastiques. Beaucoup enfin inaugureront de nouveaux chemins spirituels au sein de l'Eglise. Parmi ceux-ci, un des plus originaux sera certainement le mouvement béguinal.

Dans les premières années du XIIIe siècle apparaissent en effet dans nos régions des femmes désirant vivre leur foi d'une manière plus radicale, indépendamment de couvent ou monastère, en conservant leur état laïc. Appelées par leurs contemporains "Mulieres religiosoe" ou "devotue", ces femmes pieuses se fixent, seules ou en communauté, aux abords d'hôpitaux, au sein des villes ou à l'ombre d'une abbaye. Elles souhaitent vivre simplement les valeurs évangéliques, en s'adonnant aux soins des malades et à la contemplation. Pour une Eglise qui se veut avant tout cléricale et masculine, la prétention de ces femmes non cloîtrées, donc incontrôlables, à une telle vie spirituelle, à un désir de vivre la chasteté sans en faire le vœu, relevait du registre de l'anarchie. A la veille du Concile de Lyon, en 1274, le maître franciscain Guibert de Tournai s'inquiétait des activités intellectuelles des béguines :
"Il y a chez nous des femmes qu'on appelle béguines, dont certaines se flattent de leur subtilités et se réjouissent des nouveautés. Elles ont interprété les mystères de l'écriture et les ont traduits en français, alors que ceux qui sont vraiment versés dans leur étude ne les pénètrent qu'à peine. Elles les lisent ensemble, sans respect, avec audace, dans des conventicules, dans des cellules obscures, sur les places publiques".

Nombre d'entre elles sont reconnues coupables d'hérésie par le clergé. La plus célèbre, Marguerite Porete, sera brûlée à Paris en 1310 ; d'autres, à la théologie plus orthodoxe, sont tolérées, même si elles n'en sont pas moins suspectes. La populace, à la suite de ses prêtres, va qualifier ces dévotes du sobriquet de "béguines". Si les scientifiques débattent encore aujourd'hui de l'origine étymologique de ce terme, il est cependant certain qu'il exprimait alors une nuance péjorative : pensons seulement au célèbre "dit des béguines" de Rutebeuf...

Pourtant, des ecclésiastiques influents vont être touchés par les qualités spirituelles de ce nouveau mode de vie et travailleront à le défendre. Grâce à eux le mouvement béguinal ne s'est pas éteint aux Pays-Bas, comme ce fut le cas en France ou en Allemagne. Bien au contraire, les béguinages vont y foisonner. Ces femmes dévotes y seront finalement reconnues par l'Eglise et "apprivoisées" : elles vont former des communautés semi cloitrées au sein de noyaux urbains, de véritables cités de femmes: entourés d'un mur d'enceinte, ces béguinages deviennent de véritables paroisses autonomes avec églises, cimetières, rues, maisons simples ou communautaires. Les béguines gardent la possibilité d'un jour le quitter, car elles ne sont pas liées par un vœu de stabilité; elles suivent non une des grandes règles monastiques, mais des règlements, variant d'un béguinage à l'autre. Elles sont indépendantes de tout ordre religieux, mais sont sous la direction spirituelle des frères pêcheurs. Elles n'ont pas la prétention de la pauvreté, mais désirent vivre sobrement du travail de leurs mains dans l'industrie drapière naissante. Semi religieuse ou semi laïque, la béguine manifeste alors la vivacité d'une église médiévale mystique.

Il n'y a pas de texte fondateur du mouvement; il n'y a d'ailleurs pas de fondateurs reconnus. Bien plus, elles ne se réfèrent à aucun texte fondateur, comme ce fut toujours le cas pour des ordres conventuels: ici, pas de Charte de la Charité, pas de règle précise à suivre. Les béguines vont adhérer à des règlements, édictés au gré des circonstances et qui diffèrent d'un béguinage à l'autre. On y statue sur leur vie quotidienne et spirituelle, leur ménage et les moments importants de leur vie dans l'enceinte; ils ont tous en commun l'insistance sur le béguinage comme un havre de paix, en excluant par exemple les animaux bruyants ou les enfants en bas âges. Ces règlements se font plus précis au fil des siècles. Si la Contre-réforme verra l'apogée des béguinages, ce sera au prix de la perte de son caractère exclusivement laïc et temporaire au profit d'un rapprochement par rapport au style de vie des religieuses cloîtrées (vêtement monastique, noviciat, etc.).

Chaque béguine est indépendante par rapport à ses consœurs, celles-ci ne sont liées entre elles par aucune communauté de biens. Pour être acceptée dans un hof (beggijn-hof = la cour des béguines), elle doit pouvoir disposer d'une rente viagère, complétée éventuellement par un travail de dentelles, afin de ne pas être à charge de la communauté. Elle peut habiter seule, en louant une maisonnette qui appartient au béguinage (elles n'en ont que l'usufruit). La construction et l'achat de maisons y avaient lieu selon des coutumes propres, qui furent les leviers de l'essor de ces institutions. Si elle ne dispose pas de fonds nécessaires, la béguine habitera une maison communautaire, tout en conservant une large indépendance. L'infirmerie sera le seul bâtiment commun, destinée à accueillir les infirmes. Les béguines sont sous la conduite d'une ou plusieurs "Grande Dames", élues par l'ensemble de la communauté ; celle-ci dispose d'un curé particulier au béguinage, et les demoiselles peuvent choisir leur confesseur parmi les ordres mendiants associés à la vie de l'institution.

La vertu principale attribuée aux béguines, ou plutôt celle qu'on aimerait voir naître dans ces cours, est l'humilité et la discrétion : Un règlement du béguinage de la Madeleine, à Mons, datant du XIVe siècle, précise : " Lorsque les béguines sortaient, elles devaient avoir leur manteau sur la tête, se tenir un peu inclinées et non avoir la tête levée, les yeux baissés, les oreilles fermées à toutes choses qui ne concernaient pas le service de Dieu, les mains couvertes, la bouche fermées pour ne pas médire, surtout des prêtres".

Si les règlements et statuts reflètent les préoccupations des béguines, celles-ci se répercutent également dans l'architecture du béguinage. Dans leur uniformité, les habitations dénotent de l'extérieur la modestie de ce genre de vie : petites, elles sont toutes semblables, sans décoration mis à part le saint protecteur placé dans une niche au-dessus de la porte.

L'ameublement, bien que laissé à la fantaisie de la béguine, suivra les mêmes principes. Aujourd'hui, les bâtiments encore conservés en Belgique datent pratiquement tous des XVIIe et XVIIIe siècles, car mis à part les églises, rien n'est évidemment bâti en dur au Moyen âge. Après les destructions des guerres de religions de la seconde moitié du XVIe siècle, la pierre va faire son apparition dans les nouvelles constructions, tout en conservant les emplacements originaux des maisons en torchis. Si les béguines construisent à leur frais, elles doivent suivre des règles très strictes, fixées par les supérieures, qui vont de la nature de la pierre à utiliser à l'alignement et la taille du jardin. Politique urbaniste avant la lettre, l'enclos doit refléter la paix et la quiétude.

Il existe trois types de plan de béguinage :
Dans le premier cas (Bruxelles, Louvain, Gand,...), le principe d'aménagement est similaire à celui d'une ville fondée au moyen âge : un complexe régulier et simple de rues parallèles et perpendiculaires qui délimitent des parcelles rectangulaires.
Dans le deuxième cas, on trouve les béguinages de plaine : les maisons sont construites autour de l'église, elle-même entourée d'un pré rectangulaire ou triangulaire (Turnhout, Bruges).
Enfin on trouve les béguinages de type mixte : autour d'une prairie sont construites des maisons en rangées doubles, qui forment une rue, avec l'église au centre (Anvers, Tirlemont).

Une enceinte sertit le béguinage, percée par deux ou trois portes d'accès richement décorées, surveillées par des portières. Si les entrées et sorties sont libres, ce rempart n'en constitue pas moins une forme de clôture. Les portes sont invariablement closes à 8 ou 9 heures selon la saison ; aucun homme ne peut résider dans l'enceinte après le coucher du soleil. Les murs ont également une autre fonction, celle de protéger la communauté des intrusions extérieures, car initialement tous les béguinages sont construits en dehors des murs de la ville. Celle-ci s'étendant, ils se retrouveront généralement à l'intérieur des murs d'enceinte après quelques décennies.

Les églises béguinales de l'époque médiévale reflètent le principe de sobriété cher aux béguines. Un petit chœur, une nef longue et des nefs latérales larges en font un espace approprié pour une communauté sans chant antiphonique. De plus, les béguines se plaçaient non dans le chœur, comme des ordres conventuels, mais dans la nef. La grande période des béguinages fut le XVIIe siècle, et cela se reflètent par la construction d'églises baroques, dont la plus belle est certainement l'église du béguinage de Bruxelles.

Les Béguinages vont foisonner dans les Pays-Bas du Sud, puisqu'à l'époque de l'invasion française, on en comptait 94, avec une population variant de quelques femmes dans des petites entités à un millier pour le Grand béguinage de Bruxelles à la fin du XVIIe siècle Aujourd'hui, après avoir traversé huit siècles d'histoire, il ne reste plus que 14 béguines en vie. Un trésor de spiritualité va bientôt définitivement disparaître, dont il ne nous restera plus que ces magnifiques complexes semi monastiques.






Source
Pascal Majérus.




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Jehanne - dans La Société

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